Un bruit

Nouvelle session à l’atelier d’écriture. Le sujet était cette fois-ci de décrire un lieu uniquement par les bruits et les sons. Il fallait donc utiliser essentiellement ce sens et arriver à décrire l’atmosphère du lieu. Le temps d’écriture était plus court que d’habitude : 40 minutes à tout casser.


Il pleut ! Le bruit m’a tiré de mon sommeil comme un pansement que l’on arrache. Le grondement sourd de l’orage m’a mis la puce à l’oreille. Quand on dort sous une tente, la pluie, c’est l’ennemie. Quand on randonne, c’est l’Enfer. J’enlève mes boules Quies et le vacarme se fait plus fort, plus net, plus menaçant encore. Ce n’est pas la pluie qui tonne, c’est la rivière. Le torrent en contrebas ne connaît pas le repos. Ni le sien, ni le mien. Il hurle et vocifère, charriant l’eau des glaciers vers les plaines avec fureur. C’est un bruit constant. Un bruit de fond. Si présent qu’on l’oublie.

Soudain, j’entends des pas près de la tente. Ils piétinent. Un animal sûrement, mais lequel ? Est-ce l’un de ces chiens errants qui j’ai croisés la veille et entendu hurler au crépuscule ? Vient-il fureter dans mes chaussures pour y chercher pitance ou pire, pour y marquer son territoire ? Les pas approchent de la tente. Lentement. Des sabots claquent sur la pierre. Ce doit être l’âne qui nous accompagne et qui porte les victuailles et le matériel. Je l’entends brouter, mâcher et mastiquer. Impossible de me rendormir avec un boucan pareil. J’attends. Je rumine. Puis, il s’arrête et le silence retombe. C’est alors qu’un meuglement surgit dans la vallée. Un cri de gorge, vibrant et puissant, résonnant jusqu’aux confins des montagnes. Ce n’est pas un âne, c’est une vache. Ma tente a tremblé sous l’onde de choc, et moi aussi je crois. LA vache est si proche ! J’entends son souffle rauque. Je peux presque le sentir. Et si c’est un taureau ? Je les ai vus, armés de cornes pointant vers le ciel, le muscle fin et dur, sans gras ni artifice. Ce sont des vaches sauvages. Des vaches sauvages ?

Mais déjà, le bovin s’éloigne, cherchant l’herbe rare. Il a réveillé les oiseaux. À peine levés, ils entament une symphonie improvisée. Le bosquet devient une salle de concert. Plus qu’un orchestre, ce sont mille solistes qui s’affrontent. Leurs chants m’entourent de toutes parts. Pépiements, piaillement, jusqu’au caquètement d’une poule.

Et d’un coup, d’un seul, ils se taisent, aussi vite qu’ils étaient apparus. Des pas. Fermes et réguliers. C’est un homme et la nature craint l’Homme. Je connais le bruit des chaussures qui martèlent la terre. Pendant huit heures, j’ai entendu mes propres pas hier. Il se rapproche. Il sait où il va, il n’hésite pas. J’espère que c’est un voyageur qui va se recoucher, mais la fermeture éclair siffle. Il ouvre ma tente d’un coup sec et déterminé. La lumière de l’aurore m’aveugle. À contre-jour, je ne le vois pas. L’homme dit quelques mots en espagnol que je ne comprends pas. Que veut-il ? Je ne dis rien. Un bruit métallique, froid et clinquant, résonne. A-t-il sorti un couteau ? Du duvet à côté de moi émerge une voix. Elle baragouine un « muchas gracias » pâteux.

— Ils nous amènent le thé au réveil, m’apprend-elle.

Sa voix semble contrariée, plus que d’habitude. Je lui demande pourquoi.

— Tu as ronflé toute la nuit, me répond-elle.

Elle se trompe. C’est sûr. Ce n’était pas moi, c’était le torrent.

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