Un meurtre

Nouvelle session à l’atelier d’écriture. Cette fois, la proposition était en deux temps. Nous devions d’avoir écrire des phrases (entre 1 ou 3 phrases) qui décrivaient un meurtre avec des mobiles futiles. Une fois que l’on avait écrit ces phrases (j’en ai écrit 29), on choisir une des phrases et écrire un texte qui se passerait avant (et présagerait du futur).

La première conséquence est que nous n’avions que 30 minutes pour écrire le texte final. Cela se ressent dans l’écriture. Comme les autres fois, je ne l’ai pas retouché. J’ai mis en gras la phrase que j’ai choisie.


Son cœur était de pierre, je l’ai jeté du haut de cette falaise.

Le portrait qu’il avait fait de moi ne me mettait pas en valeurs. Je l’empalais sur son chevalet.

Il avait poussé mémé dans les orties, maintenant il reposait en-dessous.

Le piment était trop fort, il en est mort.

Je ne supportais pas de perdre aux jeux de société. Ce scrabble à quatre-vingt-dix points, je ne pouvais l’accepter. Son sang était rouge comme un mot compte double.

Pendant que je parlais, elle ne cessait de regarder son portable. Nous étions à table, que diable ! Mais une fourchette, c’est comme une fléchette : ça trouve toujours sa cible.

Elle m’avait encore servi un café trop noir. Je n’étais pas du matin, je l’assommai d’un coup de grille-pain.

Il parlait fort. Si n’était mort, il le regretterait encore.

Il était en retard. Une fois de plus, une fois de trop. Je lui fendis le crâne d’un coup de règle en bois.

Le réveil sonne. Je le fais taire définitivement.

Mon steak n’était pas cuit. J’en ai fait de la viande froide.

Mon steak était trop cuit. Qu’il brûle donc en Enfer !

Quand elle m’a dit que j’étais un mauvais coup, je l’ai envoyé au septième ciel.

Des brocolis ? Meurs, mamie !

Une tartine tombée au sol, un coup de bol.

Ton gâteau est trop sec ! Viens que je t’étouffe, crétin !

Lui laisser la place dans le métro ? Pourquoi donc ? Elle n’était pas si vieille ! Elle avait encore toute sa tête !

C’était une tête brûlée. Voilà tout.

Il écrivait mieux que moi. Maintenant, j’écris avec son sang. Et il n’est pas bleu.

Certes, il nageait plus vite que moi. Mais j’étais meilleur que lui en apnée.

Il coulait des jours heureux. Il a coulé dans la Seine, les pieds coulés dans le béton. Ce n’est pas cool, je sais, mais pour moi ça coulait de source.

Qu’importe le poison, pourvu qu’on le délaisse.

Elle s’est coupé les cheveux. Je lui ai coupé le souffle.

Ils faisaient trop de bruit, je les ai mis en sourdine.

Elle n’avait pas aimé le plat que je lui avais préparé. Je savais bien qu’un jour le presse-purée me servirait.

Il a brisé le vase de mamie, je lui ai brisé la nuque.

Il m’empoisonnait la vie. Je lui ai juste fait pareil.

Il adorait l’art scénique, je lui ai donné de l’arsenic.

Il est parti en cure thermale. Je l’ai envoyé en phase terminale.


J’étais amoureux de la mauvaise fille. À neuf ans, cela ne pardonne pas. Frank, le petit dur de l’école, avait fait de Chloé sa favorite. Je n’avais aucun droit sur elle, et encore moins le droit de regard. Avec sa bande, il me harcelait. Me maltraitait. Me torturaient du mieux qu’ils le pouvaient. Et quoi de mieux pour m’humilier que de s’attaquer à ma mère ? Mais elle était si belle ma mère ! Sur ses photos de jeunesse, on aurait dit une actrice italienne des années soixante. Toute en élégance. Je me demandais parfois comment mon père, aux cheveux et à la barbe hirsute, avait pu la séduire.

Frank et ses complices trouvèrent finalement un angle d’attaque : ses cheveux. Ils étaient gris. Argentés. Plus étincelant que le plus beau des bijoux. La chevelure de ma mère reflétait la lumière du soleil comme si le soleil brillait pour elle. Ils avaient été d’or autrefois. Ils m’émerveillaient. Ce n’était pas comme les cheveux de mon père qui avait blanchi l’un après l’autres. D’ailleurs, sa barbe avait perdu sa couleur bien avant sa tignasse.

Mes camarades n’étaient pas des esthètes et, un jour, en rentrant du sport, nous avions croisé ma mère revenant du marché. La sentence avait été terrible :

— C’est ta mère ? On dirait ta grand-mère !

Les larmes m’étaient montées aux yeux. Comment ces barbares osaient-ils critiquer sa sublime beauté ? Donnez leur Aphrodite, ils ne verront que la Méduse. Et que son regard les transforme en pierre !

Quelques semaines plus tard, ma mère vint me chercher à l’école, mais elle avait changé. Ses cheveux d’argent s’étaient transformés en bronze. Une teinture. Quelle horreur ! Elle avait chassé le naturel. Un véritable aveu d’échec ! C’était comme si mes tortionnaires avaient eu raison. Sans doute paraissait-elle dix ans de moins, mais à neuf ans, cela n’a aucun sens…

Devant ma déception, ma mère partit en pleurant. Mon père me sermonna. Mais n’est-ce pas la faiblesse des hommes d’avoir un avis sur les cheveux des femmes ?

Tout à l’Ego : le fils prodigue

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