Incipit

Après plusieurs années d’ateliers graphiques (dessin, bande-dessinée, peinture), j’ai décidé de faire une pause cette année et de m’inscrire à un atelier d’écriture. Depuis quelques années, je me suis (re)mis à écrire et j’avais envie de travailler mon style et mon imagination avec d’autres.

Fais comme Laura, lis du Belzaran

Le principe de l’atelier est le suivant : il est fait au groupe une proposition (un cadre et/ou une contrainte) et nous écrivons chacun notre texte. Ensuite, nous le lisons à voix haute aux autres qui le commentent (ce qu’ils ont retenu, les phrases qui ont marqué, ce qu’ils ont ressenti, à quoi cela leur fait penser, etc.). Je ne cache pas qu’il y a une grande émotion à lire son texte à un groupe de personnes. C’est très puissant. Ainsi, chaque semaine, je vous proposerai sur mon blog un petit texte issu de ces ateliers.

Pour la première séance, il nous était proposé 12 incipits. À nous ensuite d’écrire à la suite de celui que nous avions choisi. Voilà celui qui a eu ma préférence :

« Un homme qui vieillit est un homme plein d’images. »
À la lumière d’hiver, Philippe Jaccottet

Nous avions 40 minutes pour écrire notre texte. Voilà ce qui est sorti de mon stylo-plume. Bonne lecture !


Un homme qui vieillit est un homme plein d’images. Dommage qu’elles jaunissent autant avec les années. Les expériences que j’ai vécues, elles s’effacent, se ternissent, périclitent… J’en étais si fier pourtant ! Je voyageais au bout du monde, là où les hommes hésitent. Ces paysages, grandioses et sauvages, il m’en reste des photos. Des milliers. Des millions ? Mais lorsque je les regarde, je ne vois rien que le beau. Où s’est enfuie l’excitation du moment ? Ces images hors de portée du monde, je les ai méritées. J’ai souffert de la faim, de la soif, de la fatigue… J’ai enduré le froid, la boue et la pluie pour une vision divine. J’ai offert mon corps en pâture aux montagnes acérées et dans un dernier souffle, elles m’ont récompensé. Les vallées qui serpentent. Les torrents qui rugissent. Les sommets qui me jugent.

Aujourd’hui, cloué au lit, interdit de séjour, je me languis de mes amis perdus. Il ne me reste qu’une lumière blafarde, une odeur d’éther, le ronronnement d’un moniteur… Où est passé le vent qui me fouettait le visage, portant à mes narines l’odeur de l’horizon ? Au milieu des trolls, j’ai cherché les royaumes fantastiques, cachés aux yeux des hommes par une porte dérobée. J’ai affronté l’orage en combat singulier. J’ai résisté aux Géants, et sous des pluies battantes, j’ai cru devoir mourir.

Un homme gémit au loin. Un téléphone sonne. Une ambulance hurle, puis se tait. Coincé entre ces murs, je ne vois même pas le ciel. Les immeubles sont gris, le plafond blanc et mes idées noires. Quelle perspective ! Alors j’écoute les bruits de la ville. Je ne vois pas, mais j’imagine.


Petite remarque : en tant qu’enseignant, j’aime tordre les consignes. Ainsi, j’ai intégré un deuxième incipit proposé que j’avais hésité à traiter :

« J’écoute les bruits de la ville. »
Alcools, Guillaume Apollinaire

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