Rituel

Avec la rentrée, mon atelier d’écriture a repris. Pour combien de temps ? Difficile de le dire… Comme nous étions content de nous retrouver après 6 mois de coupure, il nous a été proposé d’écrire sur le principe du rituel.

Voilà donc le texte que j’ai proposé :

Rituel

Sept heures. La radio s’éveille. France Info annonce d’une voix plate le désespoir du monde. Je me retourne dans le lit. Je gémis. Je me suis encore couché trop tard, comme tous les soirs. Je me lève lentement, à l’affût de mes muscles endoloris. Ça craque. Ça tremble. Ça proteste. Je me traîne aux toilettes, allume cette lumière qui m’aveugle. Mes pupilles se contractent, chassent le flou et raniment les contrastes. En face de moi, une peinture d’une femme endormie. Alanguie. Que j’aimerais la rejoindre ! Mais c’est la salle de bain qui m’attend. Elle est moins accueillante, éclairée de son néon blafard. J’évite le miroir et rejoins la baignoire. Le jet de la douche est brûlant. Il m’agresse. Lentement, je le fais remonter sur mon corps. À chaque centimètre gagné sa bataille. Quand l’eau coule entre mes omoplates, je ne peux retenir un frisson. Un soupir lâché, comme si c’était le dernier. Mais tout cela n’est rien encore. Je dois me laver le visage. J’hésite. C’est comme se jeter dans le vide. Il suffit d’une seconde. Et quand, dans un geste mal assuré, je m’inonde la face, je me retiens de crier. Tous mes traits se crispent. Et soudain, je me détends. Comme une nouvelle naissance, je m’éveille.

Sur un cintre m’attendent sagement un pantalon et une chemise préparés la veille au soir. Je m’habille et je peux enfin affronter le miroir. Mon vieil ennemi. Mon némésis. Oh miroir, mon beau salop ! Montre-moi que je ne suis pas assez beau ! La lumière est cinglante. Le jugement sans appel. Les traits tirés, le teint blême, j’ai le regard d’un mort. Chaque nuit, je prends dix ans. Au moins, la chemise cache les bourrelets et les muscles atrophiés. Si je voulais m’achever, je pourrais me peser. Un rituel que j’ai vite abandonné.

Pour retrouver un peu de virilité, je me parfume au « Mâle » de Jean-Paul Gaultier. Il est temps de quitter cette salle de bain, cette salle de torture où chaque matin se joue la même macabre mise en scène de mon corps déclinant. Je rejoins la chambre. Le silence y est revenu s’y installer comme s’il ne l’avait jamais quittée. Je me recouche et l’enlace tendrement. Elle grogne. Je lui dis qu’il est l’heure. Elle se retourne. Alors, comme toujours, je lui caresse le dos en lui souhaitant « courage », l ’embrasse dans le cou et me relève pour préparer le petit déjeuner. Mais voilà qu’elle m’agrippe et me ramène à elle. Dans ses bras frêles, elle m’emprisonne et me presse. Que se passe-t-il ? Je vais être en retard ! Adieu café, tartines grillées, oranges pressées… Elle a brisé le rituel. Vous êtes témoins : c’était elle.

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