Un mythe

Confinement oblige, la session à l’atelier de la semaine dernière risque d’être la dernière avant quelques temps… Je ne désespère pas que les propositions puissent nous être envoyées par mail, même si sans les lectures de groupe, cela perd aussi de l’intérêt.

La séance de lundi dernier concernait donc les mythes. Il nous été proposé de nous réapproprier un mythe, en le modernisant et/ou en en décrivant une scène précisément (raconter, par exemple, pourquoi Orphée se retourne).

J’avais bossé sur les mythes (notamment bibliques) lors de ma série de strips Le Septième Ciel. J’adorais écrire cette BD, mais elle n’a jamais trouvé son public. J’en ai profité pour la remettre en ligne sur le blog. Vous pouvez la lire ICI.

Pour ne pas gâcher la surprise, je ne vous indique pas quel est le mythe que j’ai choisi… Bonne lecture !


Je suis laid. Petit, rabougri, difforme. À ma naissance, ma mère en avait pleuré. Sans doute avait-elle crié plus encore que moi. Elle me disait que mon père l’avait aimé trop fort. Plus tard, je comprendrai que cela signifiait un viol. J’étais le premier fils, le fils maudit, fruit de l’inceste. Un fruit pourri qui provoquait le dégoût. Je portais sur mon visage le sceau de l’infâmie. Rejeté par mon père, ignoré par ma mère, je n’avais que moi-même pour exister.

Devenu adulte, je me lançais en joaillerie, comme un pied de nez au destin. De mes mains épaisses et charnues, je façonnais des chefs d’œuvre de finesse. De mon être hideux jaillissait toute la beauté du monde. De l’or, de l’argent, des rubis, des diamants… De bijoux pour sublimer les femmes. Des bijoux pour détourner les regards et cacher la misère.

Tout le beau monde venait chez moi. Ce fut ainsi qu’un jour elle entra. Elle était belle. Sans défaut. Sans accroc. Parfaitement symétrique. Sans une seule aspérité. Une forme de perfection qui mettait mal à l’aise. Était-elle seulement humaine ? À sa façon, elle était un monstre. Un monstre de beauté.

— Je cherche une bague, me dit-elle.

Je lui aurais bien proposé un diadème pour en faire ma reine. Je lui pris la main et la fit courir entre les miennes. Ses doigts étaient d’une proportion idéale, fins et graciles, doux et froids comme un métal précieux.

— Vos mains n’ont pas besoin d’une bague, lui dis-je. Aucun bijou ne pourrait être à la hauteur.

Elle me regarda, surprise et amusée. J’ajoutai :

— Votre corps n’a pas besoin de ces vêtements non plus. Ils cachent votre beauté.

Elle se recula d’un pas et, sans hésiter, fit glisser sa robe d’un mouvement grâcieux. Elle se retrouva devant moi, nue, dans le plus bel et le plus simple appareil, soutenant mon regard enflammé.

— Vous seul êtes capable de voir ma véritable beauté, me dit-elle.

Elle posa sa main sur mon visage, en caressa les craquelures, les pleins et les déliés, les crevasses et les pics.

— Moi seul suis capable de voir votre véritable beauté.

Elle m’embrasse si délicatement les lèvres que mon souffle cessa.

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