Un don

Nouvelle session à l’atelier d’écriture. Cette fois-ci, nous devions décrire un personnage avec un don. Un don par la famille, un don fantastique, une aptitude exceptionnelle, un don comme une malédiction… Comme à chaque fois, derrière la proposition, les interprétations sont multiples.

Un peu plus de 45 minutes comme à chaque fois. J’ai juste corrigé les concordances de temps qui traînaient.


Quand je réponds au téléphone, mes interlocuteurs restent muets de surprise. Ma voix les interpelle. Ils la reconnaissent à peine. Un jour, ma belle-mère avait été si étonnée, qu’elle m’avait raccroché au nez. Pourtant, je ne change rien. Qu’y a-t-il dans les fils du combiné pour que ma voix se désincarne ? Est-ce les ondes qui la transforment ? Je l’entends pourtant, moi, ce timbre grave et suave. Rauque et mystérieux. Râpeux comme la voix d’un légionnaire. J’aurais tant aimé en faire une arme de séduction lascive. Mais elle n’apparaît qu’au téléphone. Face à l’objet du désir, je bafouille. Je balbutie. Des âneries. Des inepties. Et tout finit en non-dits. Avec le stress, ma voix s’aiguise. Elle hésite. Elle fuit, serpente et chavire, remonte et dégringole. Je crains les rencards et leurs seuls jeux de regard. Émilie, je veux qu’elle m’entende. Qu’elle craque face à mes vibrations exquises. Alors je l’appelle. Un coup de fil comme un coup de poker.

Trois sonneries. Elle répond. Mon cœur au diapason.

— C’est Alexis, lui dis-je.

Un silence. Une hésitation.

— Je ne t’avais pas reconnu, me répond-elle.

Alors je lui parle. Je la charme, utilisant ma voix comme Cupidon ses flèches. J’en vide tout mon carquois. Tout ce que je dis semble soudain plein d’esprit. Je me sens charismatique. Puissant. Beau comme un dieu. Je m’imagine rockeur, jouant devant des stades entiers, les groupies à mes pieds, tombant en pâmoison sur un accord majeur. Et moi, dans le micro, je les ferais crier. De ma voix d’outre-tombe, je les ferais gémir. D’un claquement de langue, je les ferais jouir. Ma voix ferait leur joie. Ma voix me ferait Roi.

Émilie s’inquiète et me demande si je suis toujours là. Perdu dans mes pensées, j’ai perdu le fil. Combien de temps ai-je observé le silence ?

— Tu sais, me dit-elle, tu as une très belle voix.

Et pour mieux m’achever, elle ajoute.

— Tu devrais lire des livres aux enfants.

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